INSIDE OUT
Durée: 12 minutes
Je recueille des traces du temps, des traces de passage d’un état à un autre. Le temps est un élément clef, il nous permet de progresser, de mûrir, mais il contribue aussi à notre vieillissement et à notre mort. On perçoit le temps différemment en fonction de notre age et de ce que l’on vit. Lorsque l’on est pris par quelque chose qui nous intéresse le temps passe très vite et au contraire il passe très lentement lorsque l’on s’ennuie où lorsque l’on attend. La prison est l’endroit par excellence ou on attend, on attend les courriers, les visites de la famille, des amis, de l’avocat, on attend la permission de sortir.
Mon intérêt pour la manière dont on appréhende le temps en prison m’a conduit à rencontrer des détenus et leur famille. J’ai été extrêmement touchée par la détresse de ces familles, et mes recherches se sont progressivement orientées vers ce qu’elles vivent.« La prison ressemblait à une usine. Une grande usine qui ne produisait rien, sinon du temps limé, broyé, réduit, des vies étouffées et des mouvements restreints. Les détenus figuraient d’étranges ouvriers, sans machines, sans musettes, mais qui suivaient des horaires, des chemins, des consignes. » Témoigne Philippe Claudel qui a été pendant onze ans professeur de littérature dans une maison d’arrêt.Si le prisonnier voit une partie de sa vie « broyée », « étouffée », ses proches aussi subissent les conséquences de l’emprisonnement sans pour autant avoir commis de délits. Ces conséquences sont mineures en comparaison à l’emprisonnement mais elles touchent des personnes innocentes. J’ai souhaité laisser la parole à ces familles.
Je leur ai demandé de parler comme si elles s’adressaient à leur proche emprisonné, il s’agit pour elles de lui laisser un message même si on ne sait pas si il pourra l’entendre.
En s’adressant directement au prisonnier, ces familles nous font partager ce qu’elles ressentent, la manière dont elles vivent l’emprisonnement de leur proche.
Par l’intermédiaire des messages, durant quelques secondes, on partage leur vécu, leur environnement, leurs sensations, leurs sentiments… Chaque message est un portrait sonore de la personne qui parle et de sa famille. Un autre aspect de ce travail est de présenter une vision très humaine, personnelle et presque intime du prisonnier puisque c’est la vision de quelqu’un qui a vécu avec lui.Les familles sont réelles, les situations le sont aussi, cependant il ne s’agit pas d’une recherche documentaire mais d’une approche plutôt intimiste, presque sensuelle, du vécu. Toutes les familles ont des blessures et des cicatrices mais elles sont dissimulées parfois niées. Les familles que je souhaite inclure dans ce projet subissent l’emprisonnement de leur proche, leurs blessures sont ouvertes et leurs sentiments et émotions exacerbés.L’une des questions que je me pose au travers de cette pièce est celle de la place de l’art face au réel, celle de la limite entre le privé et le public, celle de la limite entre l’empathie et le voyeurisme.
Copyright 2004, Evelyne Koeppel